Pouvez-vous me dire, en quelques mots, ce que votre quartier représente pour vous?

Publié le par Jérôme LJ

C'est la question qu'a posée Jean Louis Pan Ké Shon, chargé de recherche à l'INED, à un panel de citadins. Les résultats de cette étude sont intéressants.

Tout d'abord, il n'est pas inutile de rappeler une difficulté majeure : deux  personnes vivant dans un même quartier peuvent avoir deux jugements opposés sur ce quartier. Comment dès lors séparer ce qui, dans le jugement, relève de ce même quartier, de ce qui est attaché aux caractères individuels? Le type socio-démographique du quartier n'est certainement pas étranger à ce jugement : quelle est la répartition des hommes actifs et leur position vis à vis de l'emploi notamment (statut d'activité, profession, secteur d'activité) ?

Typologie des habitants

Jean Louis Pan ké Shon a dégagé une typologie d'habitants :

- les "avantagés" (6% de la population) voient le quartier comme étant un ensemble de ressources, on vante sa proximité avec les lieux de loisirs, d'attractivité. Ils s'accomodent parfaitement de la jouissance du compromis entre les avantages de la ville et les bénéfices de la campagne. Le quartier, dans le cas présent, est clairement choisi. Son environnement est jugé exceptionnel. Les catégories sociales concernées ici sont les cadres et les professions intermédiaires;

- les "globalement satisfaits" (44% de la population) portent la marque d'une satisfaction tranquille avec un ancrage relationnel assez fort au niveau local. C'est typiquement l'habitat en pavillon, on s'enorgueilli de l'absence de nuisances et on est en même temps très sensible à la composante du voisinage;

- les "enracinés" ont une sociabilité locale très développée, une relation quasi fusionnelle avec les lieux et profitent d'importantes amités de quartier;

- les "repliés" présentent des caractéristiques d'isolement géographique et relationnel important;

- les "non-investis" font preuve d'une grande distanciation jusqu'à se détacher périodiquement de leur lieu de résidence (ils n'y sont pas toujours);

- enfin, les "insécures" se plaignent des nuisances, de l'insécurités, de la dégradation générale de leurs conditions de résidence.

Plusieurs enseignements à prendre en compte dans la pratique de l'urbanisme

Un même potentiel de ressources localisées dans le quartier est inégalement appréciable par les habitants. Les catégories sociales modestes sont moins réceptives aux avantages de certains quartiers (la proximité d'équipements culturels, sportifs... sont par exemple autant d'atouts pour les classes supérieures), tout simplement parce qu'elles ont un moindre capital culturel et que leurs salaires sont modestes.

 Par ailleurs, on peut trouver chez les cadres, des profils correspondant aux "repliés". En effet, les catégories supérieures peuvent connaître un sentiment de déclassement lorsqu'elles habitent en quartier pauvre même si elles occupent un logement correspondant à leur standart de vie. Les personnes qui peuplent les lieux que nous résidons et que nous croisons nous renvoient une image sociale de nous même. De ce déclassement ressenti par proximité sociale (c'est ce que Goffman appelle la "sociabilité anonyme") avec des personnes jugées à un niveau social en dessous du sien, résulte un repli et un désinvestissement total de ces catégories supérieures dans la vie du quartier.  

La dynamique des trajectoires des résidents est également très importante à considérer. Par exemple, le jugement porté sur la situation de résidence actuelle es dépendante des situations antérieures d'habitat. Vit-on une mobilité ascendante ou descendante ? ... la vision du nouveau quartier que l'on habite en sera fortement dépendante.

Autre enseignement, les jeunes sont plus fréquemment parmi les repliés dans la mesure où bien souvent ils estiment que leur quartier ne leur permet pas de répondre à leurs envies (très importantes) de réalisations. Leurs aspirations sont supérieures à celles de leurs aînés.

Par conséquent, Jean Louis Pan Ké Shon affirme que le rapport au quartier ne se réduit pas à une variable latente qui serait la satisfaction du quartier basée sur les qualités intrinsèques de celui-ci (la présence de parcs, son emplacement avantageux...). La vision, plus ou moins positive, que développent les habitants de leur quartier, est influencée par un ensemble de facteurs croisant le statut social-résidentiel des habitants (trajectoire résidentielle, cycle de vie, importance du réseau local de relations sociales...), le type socio-économique du quartier (professions, secteurs d'activités représentés parmi la population, poids des différentes catégories socio-professionnelles...) et les caractèristiques intrinsèques du quartier.

Les résultats de ces travaux m'amènent à deux réflexions :

- comment alors considérer la qualité urbaine dans les zones nouvellement urbanisées? Doit-elle simplement, comme c'est souvent le cas, viser la qualité des espaces publics, des logements produits, des réseaux de transport... des éléments somme toute importants mais qui relèvent essentiellement de l'ingénierie spatiale ? Ou doit-elle, avec  davantage d'ambition, intégrer les aspects démographiques afin de mieux connaître les futurs résidents et anticiper ainsi leurs attentes, les aspects sociaux en prévoyant les lieux de rencontre adéquats pour créer des interdépendances au sein du quartier etc... ?

- deuxième remarque inspirée par les écrits de Jacques Donzelot (Jacques Donzelot, Une politique pour la ville), on voit bien qu'une mixité imposée a toute les chances d'échouer (cf sentiment de déclassement des catégories supérieures, cf. potentiel de ressources d'un quartier non apprécié par les catégories dites défavorisées) et qu'il est peut être plus opportun de faciliter la mobilité des catégories dites défavorisées. Facilité la mobilité, c'est réduire les barrières qui empêchent les gens d'améliorer leur condition. On s'aperçoit là que l'urbanisme ne peut, à lui seul, apporter les réponses les plus adaptées.

 Pour en savoir plus : Le site personnel de Jean Louis Pan Ké Shon ; Son article complet La représentation des habitants de leur quartier : entre bien être et repli est visible dans la revue Economie et Statistique n°386 - 2005 pp.3-29

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