Jacques Donzelot : une politique pour la ville

Publié le par Jérôme LJ

 

Jacques Donzelot nous propose dans cet article un discours de la méthode appliqué à l’action urbaine, revisitant notamment deux  politiques actuellement au devant de la scène : la mixité sociale et la rénovation urbaine. Le sociologue en construit une critique décapante. Le propos est rafraîchissant dans l’atmosphère consensuelle qui règne autour de ces deux politiques. Il n’est pas non plus dénué de bon sens…

  Une mixité dans un seul sens

 

Un constat s’impose : la mixité sociale se réalise beaucoup mieux lorsqu’il s’agit d’introduire des classes moyennes là où il y a trop de classes populaires. La référence à la mixité sert alors plutôt à justifier la récupération du foncier au profit des classes moyennes, c’est d’ailleurs le processus en cours dans l’Est parisien. Dans l’autre sens, la mixité se fait plus discrète, les communes ayant moins de 5% de logements sociaux sur leur territoire préférant payer l’amende prévue par la loi Solidarité et Renouvellement Urbain (SRU) que d’engager des efforts importants pour arriver à l’objectif de 20%. Le discours sur la mixité ne répond pas au problème dont il tire pourtant sa légitimité, à savoir les concentrations de pauvreté qui s’enclosent toujours davantage par l’impossibilité des habitants d’accéder aux logements privés.

Jacques Donzelot estime donc que « la mixité sociale est un objet d’incantation mais peu de réflexion ». Il poursuit : « Il est plus facile d’imposer la mixité sociale là où vivent les pauvres que de permettre à ces pauvres d’aller là où vivent les riches ».

 

 Les effets pervers de la mixité

 

Lorsque les classes moyennes à aisées arrivent dans les quartiers populaires, le différentiel de culture et de revenu est si important que les tensions négatives l’emportent sur les bénéfices escomptés (sur ce point, voir Jean Louis Pan Ké Shon). Comment doivent en effet réagir les habitants de cité lorsqu’ils assistent à l’irruption de co-propriétés récentes à proximité immédiate voire au cœur de leur quartier (un exemple est donné à Marseille), alors qu’ils savent qu’ils n’auront aucune chance d’y habiter ? La mixité ici comporte un ensemble d’effets pervers : hostilité croissante, diminution du système relationnel, repli sur soi… il ne nous reste plus ensuite qu’à nous offusquer de l’érection de murs d’enceinte autour de ces résidences modernes. Le différentiel culturel est un élément essentiel à prendre en compte : il peut y avoir mixité dans l’habitat sans qu’il y ait    mixité sociale. La difficulté à établir des contacts vient de l’inexistence d’un code commun entre ces catégories de population.

 

 Il est plus avantageux de faciliter la mobilité que d’imposer la mixité

 

Est-ce à dire que le brassage des populations (culturel, social, ethnique…) est un projet à abandonner ? Chicago, ville confrontée à une importante ségrégation socio-spatiale, a été le terrain d’une expérimentation originale dans les années 90. Elle a consisté à permettre à des familles noires et pauvres, toutes volontaires, de quitter le ghetto pour aller vivre dans les quartiers aisés des suburbs. Elles étaient sélectionnées en fonction de critères incarnant l’esprit du programme, puis accompagnées. Les résultats ont été très positifs. Par la suite, faute d’autres familles correspondant à l’esprit du programme, la mixité a été imposée. Certes il y a eu des réussites mais les effets négatifs l’ont emporté : les jeunes noirs avaient un comportement délinquant plus fort que ceux restés au ghetto. Il est donc plus avantageux, pour Jacques Donzelot de faciliter la mobilité plutôt que d’imposer la mixité. Faciliter la mobilité c’est « baisser les barrières qui empêchent les gens d’améliorer leur condition ». Il convient par conséquent d'agir sur les opportunités, ces occasions qui se présentent à quelqu’un pour transformer sa vie, qui le mettent en mouvement là où il était bloqué.

 

 

Les trois leviers : logement, scolarité, emploi 

Comment agir sur ces opportunités ? Le sociologue identifie trois registres d'actions concrètes. En terme de logement tout d'abord, il propose de suivre un rythme de construction bien supérieur à celui d'aujourd'hui, il propose que ces constructions soient variées à la fois dans leur prix et dans leur style. Cela suppose bien évidemment d'agir sur l'espace constructible, on touche à la question foncière particulièrement sensible en France. Aux Pays-Bas, le foncier appartient aux municipalités, elles peuvent peser directement sur l'évolution du territoire urbain. En Allemagne, la fiscalité dépend de la valeur vénale du foncier. Doit-on s'en inspirer? En terme de scolarité, Jacques Donzelot propose une extension de la carte scolaire, offrant aux familles des quartiers défavoriséss une lattitude de choix quant à l'école. L'objectif ici est toujours de franchir les frontières. Concernant l'emploi, la philosophie à suivre est de favoriser la sortie du quartier par l'emploi. Les Zones Franches Urbaines ont permis des créations d'emploi mais elles coûtent cher et elles s'accompagnent d'un accroissement du chômage dans leurs alentours. Aux Etats Unis, les Empowerment Zones considèrent non pas le seul quartier défavorisé mais l'englobent au contraire dans la zone économique qui l'environne tandis que l'investissement en formation mobilisé au bénéfice des personnes en difficulté est supporté à la fois par le public et par le privé.

 

 La rénovation urbaine souffre d'un problème de méthode

Loin de l'optimisme parfois béat des ministères ou de la retenue sans doute circonstanciée des professionnels présents sur le terrain, Jacques Donzelot démonte la rénovation urbaine pratiquée actuellement en France. Le caractère brutal de ces opérations ajouté à une mauvaise information expliqueraient la montée d'une fronde contre la rénovation urbaine et les réactions hostiles des habitants, ces mêmes habitants qui sont chassés pour une destination qu'ils n'ont pu choisir. L'Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine (ANRU) est également pointée du doigt, accusée de s'accomoder du simulacre de concertation qui entoure les opérations qu'elle finance, sa préoccupation portant davantage sur le nombre de logements détruits. Toujours dans son objectif de créer des "opportunités", Jacques Donzelot estime qu'il faut profiter de ces opérations pour élever la capacité de pouvoir de ces habitants. Les gens doivent avoir la sensation qu'ils peuvent maîtriser le cours de leur vie! Le temps limité dans lequel l'ANRU inscrit ses financements créé une sorte d'urgence qui justifie le seul exercice d'une consultation très minimale. Et puis lorsqu'on demande aux gens ce qu'ils veulent, ils répondent majoritairement qu'ils souhaitent rester dans le même quartier, dans un logement plus confortable. Les élus se disent, à quoi bon alors s'engager dans des opérations si onéreuses si ce n'est que pour changer les murs alors que pour eux, l'objectif, c'est davantage de mixité? Il existe donc une contradiction assez nette entre la position des habitants et l'urgence des opérations, instrumentalisée par les élus pour limiter les temps de concertation et poursuivre, sur fond d'incantation, l'objectif de mixité sociale. Le sociologue estime que l'échelle du quartier peut être une base intéressante de réflexion. Il prend un autre exemple nord-américain en évoquant les Communities Development Corporations, structures associatives composées d'habitants regroupés en quartiers, qui louent des services d'équipes techniques (urbanistes, paysagistes...), élaborent des projets et les négocient avec la municipalité. Ce sont en quelque sorte des ateliers d'urbanisme de quartier. On est bien loin de l'intervention centralisatrice que l'on a en France!

 

 

Des solutions à trouver au niveau de l'agglomération.

Si le quartier peut vraisemblablement s'imposer comme l'échelle privilégiée pour trouver des solutions concrètes et élever la "capacité de pouvoir" des habitants, c'est à l'échelle de l'agglomération que l'on peut agir sur les modalités de la redistribution des richesses, mettre en place des opportunités d'emplois pour les habitants des quartiers défavorisés, proposer une nouvelle carte scolaire, mieux distribuer les logements sociaux. Jacques Donzelot appelle ainsi l'avènement d'un réel pouvoir d'agglomération avec la création d'un Conseil d'Agglomération élu au suffrage universel direct (SUD). L'agglomération doit être une entité politique à part entière, ce qui permettra de "ré-agglomérer la ville en la démocratisant". Il propose que les transferts financiers accordés par l'Etat (c'est ce qu'il appel le gouvernement à distance), soient proportionnels à la nature socialement mixte des alliances communales (on sait que des communes riches ne se regroupent qu'entre-elles, on en a des exemples en région parisienne) et à leur décision d'élire des conseils d'agglomération au SUD. On comprend avec ce dernier paragraphe que le politique est au centre des enjeux pour ré-agglomérer la ville avec des barrières abaissées. Les communes s'ouvrent alors pour faire ville, non plus seulement spatialement, mais aussi socialement, économiquement et politiquement.

 

 

 

 

 

Pour en savoir plus : DONZELOT Jacques, 2005, Une politique pour la ville, Revue Esprit Octobre 2005, pp135-157

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