D'où vient le clivage gauche-droite?

Publié le par Jérôme LJ

On peut lire dans Philosophie Magazine de Février 2007, un dossier très instructif intitulé "Gauche et droite : pourquoi elles nous divisent encore?". On y apprend que le clivage gauche/droite, repère aujourd'hui éminemment essentiel dans l'espace politique, est né très précisément le 28 août 1789. Les députés de l'Assemblée Constituante débattent alors de la possibilité pour le Roi de s'opposer aux lois de l'Assemblée. C'est la nature du futur régime qui est en jeu : si le Roi a droit de véto, il s'agit d'une monarchie restaurée, dans le cas contraire, s'il n'a pas le véto, il s'agira d'un régime constitutionnel. Appelés à se prononcer, les opposants au véto se regroupent à la gauche du président de séance, Clermont-Tonnerre. Les partisans de l'absolutisme se regroupent du côté droit. A ce moment, les acteurs ne mesuraient pas la portée de cette invention. Mais c'est seulement autour de l'affaire Dreyfus dans les années 1900 que gauche et droite vont cristalliser deux conceptions différentes. D'un côté la gauche défend les valeurs de libertés, de justice, de progrès social, de laïcité. Elle est pacifiste, républicaine et anti-cléricale et voit dans la politique un espace de réalisation de la condition humaine. De l'autre, la droite met en avant l'ordre, la hiérarchie, la nation, la tradition, la religion, l'armée et la famille. Elle est militariste, patriotique, catholique et elle se montre soucieuse de préserver les limites et les garanties de la liberté individuelles. C'est sur le terrain de ces valeurs que le positionnement s'opère. Les citoyens de droite mettront en avant des valeurs individuelles (liberté, travail, responsabilité, mérite), ceux de gauche des valeurs collectives (égalité, redistribution, solidarité, lutte contre les discriminations)

Dès lors, il n'est pas compliqué de constater que les deux candidats favoris à l'élection présidentielle de 2007 ouvrent leurs conceptions aux valeurs de l'adversaire. Il en est ainsi de "l'ordre juste" de Ségolène Royal. Le mot "ordre" fait référence bien sûr à l'idéal de droite alors que la justice est historiquement une valeur de gauche. Nicolas Sarkozy associe lui, la solidarité à son programme de réformes libérales.

Enfin, le politologue Stéphane Rozès nous étonne d'un paradoxe saisissant : alors que les français considèrent que ces catégories droite/gauche sont dépassées dans le champ politique, ils y recourent majoritairement lorsqu'il s'agit de se définir individuellement! On remarque donc un succès du clivage gauche/droite que Stéphane Rozès illustre par deux chiffres : fin 2006, 80% des électeurs de gauche indiquaient voter Ségolène Royal dès le premier tour, et 88% des électeurs de droite, Nicolas Sarkozy. Le politologue nous montre néanmoins qu'un autre clivage tend à apparaître : une représentation de la société opposant le haut et le bas, le haut étant composé de ceux qui maîtrisent leur devenir social et qui sont censés se protéger, se coopter (financiers, hauts fonctionnaires, journalistes, hauts magistrats, politiques, patrons de grandes entreprises), alors que le bas regroupe ceux qui ne savent pas de quoi demain sera fait.

Le renvoie du juge Van Ruymbeke devant la formation disciplinaire du Conseil Supérieur de la Magistrature ce 3 février est sans nul doute une illustration de ce clivage haut/bas. Dans l'affaire Clearstream, le juge affirme avoir "agi dans un cadre légal et le respect des règles d'éthique, afin de rechercher la vérité dans un dossier important où les investigations ont été systématiquement entravées". Il estime payer aujourd'hui la curiosité dont il a fait preuve par le passé dans d'autres affaires : "Je suis un magistrat indépendant j'ai déplu et je continuerai à déplaire, et je ferai mon métier et je résisterai". Le juge a sans doute pénétré la zone rouge de défense du "haut".

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