Ce soir on a réinventé le monde... Pour autant, il reste inchangé !

Publié le par Jérôme LJ

Amphithéâtre Donzelot, Besançon, 19h, vendredi 23 mars. Invité par l'Association Pour l'Insurrection des Consciences (APIC), Jean-Paul Besset, ancien rédacteur en chef du journal Le Monde, vient animer un débat sur la décroissance. Moyenne d'âge de l'auditoire : 50 ans à vue de nez. Où sont ceux qui porteront la flamme de la construction de l'avenir? Une coupure d'électricité, plongé dans le noir, l'amphi de la fac de lettres devient, ironie du sort, le lieu privilégié d'expérimentation d'une décroissance, celle de la consommation énergétique. 

 

 

La décroissance oui, mais pas ce soir! On s'empresse de rétablir le courant. La lumière revient. L'exposé peut débuter. "Nous sommes face à la contradiction d'une croissance infinie dans un monde fini". A la mobilité doivent se substituer les circuits-courts ; l'opulence/obsolescence doit laisser la place à la durabilité, nouveau régulateur de l'économie ; la logique d'offre doit succomber à la maîtrise de la demande. Face à ce choc brutal, nous sommes démunis. Le brouillage idéologique est tel que les programmes politiques paraissent bien impuissants par rapport à l'échelle des enjeux. Autre impuissance, technologique celle là. La technologie laisse entrevoir aucune solution miracle. Elle ne balaye aucune incertitude. Reste une voie, certainement la plus complexe et la plus délicate à mettre en oeuvre : le changement des comportements individuels. Nos esprits sont colonisés par la croyance au progrès. N'est-ce pas caractéristique de la nature humaine que de toujours vouloir aller plus loin? A cette croyance, Jean-Paul Besset nous propose d'y opposer la décroissance. La décroissance n'est pas une croissance négative. Elle pose la question de la finalité de nos productions, de nos consommations. Elle amène à s'interroger sur la définition du bonheur, de l'accomplissement humain. Qu'est ce que le progrès? Peut-on espérer qu'il soit davantage humain que technologique? Et si l'invention d'un autre horizon humain basé sur le relationnel, la quête du sens, la simplicité volontaire, n'était pas ce progrès réinventé? En somme, la décroissance plus qu'une simple remise en cause du système actuel, incarne surtout un projet!

 

 

Afin de désamorcer les critiques potentielles, l'orateur cherche à la déconnecter de toute idéologie, de droite, de gauche, anarchiste etc... Ce n'est pas une vision rétrograde dit-il mais une nécessité d'avenir. C'est une voie qu'il qualifie de "social-écologie". Cette voie, dont on ne connaît a priori que le nom et l'ambition globale, reste à inventer et à mettre en oeuvre. Avis aux explorateurs! On entrevoit là une démarche constructive. Jean Paul Besset appelle ainsi à une libération des énergies positives: faire prendre aux politiques des engagements, se rassembler, faire pression, évaluer... A l'opposé, il proscrit la défiance réciproque.

 

 

Beau programme... dans l'auditoire un homme émet une réserve : quelle dynamique intérieure va nous permettre de construire individuellement et collectivement un autre modèle de société ? L'humanité a toujours progressé à coup de crises, en pompier de son propre destin. Le doute s'insinue. Un autre intervenant craint les comportements aberrants. Il voit dans la décroissance l'imposition d'une rationnalité et d'une moralité. Cela ne risque-t-il pas, tel un effet balancier, d'accroître les comportements délirants? Cette personne en arrive à la conclusion suivante : il faut introduire plus d'irrationnel dans le rationnel. Un troisième contributeur au débat reprend les réflexions d'Edgar Morin pour affirmer qu'il ne faut pas craindre l'incertitude, ni la complexité des situations. Ce sont des composantes du monde et il est sans doute dangereux de développer un raisonnement binaire réduit à l'opposition croissance / décroissance.

 

 

La réunion s'achève sur ces références de haut vol. Les membres de l'APIC se retrouvent et échangent entre eux. L'amphithéâtre se vide rapidement. On sort de réunion et que se passera-t-il? Ces deux heures passées ensemble vont-elles être mises à profit ? Forts de cette insurrection des consciences, quel engagement prend-on individuellement et tous ensemble, que fait-on dès demain et comment? Ces questions que je me suis posé juste avant que le débat ne se termine ne trouveront pas de réponse. Chacun rentre chez soi, chacun se réinsère dans son schéma de fonctionnement quotidien. Qui, dès demain, individuellement, assumera la marginalité de ces idées sur la décroissance en les défendant auprès de ses amis et collègues de travail, en les concrétisant au travers de ses achats? Comment agit-on localement pour se faire entendre auprès des collectivités locales, donneurs d'ordre incontournables sur un ensemble de politiques (logement, environnement, économie, culture, agriculture...) ? Quelle suite donne-t-on à cette réunion? On était sensé résoudre ce soir un problème collectivement, quelles solutions concrètes retient-on? A quand la prochaine réunion? Quelle feuille de route se donne-t-on? Qui fait quoi? etc...

 

 

Ce soir, tous ensemble, on aura prêché entre convaincus, cela ne pouvait pas en être autrement étant donné la publicité restreinte déployée autour de l'événement. On aura passé un très agréable moment d'exitation intellectuelle. On naviguait d'adhésions en adhésions autour de ce que disaient les intervenants. Pour autant, quelle opérationnalité aura-t-on donné à notre idéal ? Ce soir on a réinventé le monde mais on n'a rien changé... Je retiens une citation de Gandhi fièrement érigée au dessus du tableau de l'amphi : "Soyez le changement que vous voulez pour le monde". C'est sur, j'en ferai mon leitmotiv. JLJ

Commenter cet article