Al Gore : le changement en remuant les masses

Publié le par Jérôme LJ

Ce jour de juin, quatre éléments d’actualité ont retenu mon attention. Ils ont un inquiétant point commun. 50°, température record enregistrée à Athènes. Terrassé par la canicule, le sud Est de l’Europe compte déjà 55 morts et doit faire face à de graves coupures d’électricité. J’ai appris également que le prix du litre de lait aux Etats-Unis était passé au dessus de celui du pétrole. La sécheresse en Australie est une cause majeure de la flambée du prix du lait depuis novembre 2006 (+46%). Autre fait d’actualité, au Mexique, les émeutes de la tortilla ne cessent de s’étendre depuis le début de l’année. Les prix du maïs et des céréales continuent de grimper, les rendant inaccessibles à de larges couches de la population. La FAO explique cette hausse par la production de bio-carburants. Enfin, l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle a aujourd’hui inauguré un nouveau terminal entièrement vitré de 750 mètres de long. D’une superficie équivalente à celle de 40 terrains de football, il doit permettre d’accueillir l’A 380 et quelques 8,5 millions de passagers annuels.

 

 

Ces nouvelles écoutées le matin même à la radio, pathétiques pour les trois premières et faussement réjouissante pour la dernière, sont suffisamment puissantes pour que je les garde en tête et qu’elles me fassent réfléchir une bonne partie de la journée. Pour autant, devraient-elles encore m’étonner tant elles deviennent habituelles ? Alors que parfois très cruellement ces actualités nous livrent l’illustration du caractère fini et limité des ressources naturelles, elles nous laissent parallèlement l’amère impression que l’Homme n’en demeure pas moins avide de croissance et de développement comme en témoigne l’inauguration du nouveau terminal à Roissy. Certes, forts de cette modernisation, Roissy s'affirmera comme pivot majeur du transport aérien sur le Vieux Continent et Paris maintiendra son influence européenne. Eminemment ambitieuse sur fond de concurrence métropolitaine, cette vision n’en reste pas moins étriquée et décalée.  Doit-on penser au duo concurrence - alignement et raisonner à l’échelle européenne ou doit-on au contraire promouvoir une voie originale de développement et porter le discours du destin planétaire ? La solution du « toujours plus de la même chose » semble malheureusement indétrônable tandis que la croyance irraisonnée dans le progrès nous amène à des impasses terribles en pourvoyant l’illusion confortable selon laquelle nous pourrions concilier croissance et préservation des ressources sans remettre en question notre mode de vie. Les effets pervers de la diffusion du bio-carburant rappellent avec force que la solution parfois, non seulement ne résoud pas le problème, mais elle est, elle même le problème…

           C’est imprégné de ces réflexions que je me rends au cinéma pour voir le film d’Al Gore, sorti fin 2006 : « La vérité qui dérange ». Peu nombreux sont mes collègues de travail qui se sont déplacés pour aller le voir même s’ils étaient informés de sa sortie. Il semble que le nombre d’entrées réalisées par ce film ne soit pas à la hauteur de sa médiatisation. Manifeste de plus pour l’écologie, document propagande à la gloire d’un homme et de son engagement, énième mouvement de pion sur l’échiquier politique… rien de cela pourtant. « La vérité qui dérange » est avant tout le formidable vecteur d’une prise de conscience citoyenne et d’une mobilisation constructive en faveur de la préservation des ressources planétaires. Ce film ne laisse pas indifférent et c’est déjà une première victoire. Les sentiments contradictoires se succèdent tout au long du film. L’étonnement tout d’abord lorsque, à renfort d’une mise en scène originale et non dramatisante, Al Gore nous montre la spécificité de la période actuelle caractérisée par la pulvérisation des records en terme d’émission de CO2ou d’élévation des températures. Résignation ensuite face à la litanie des conséquences du réchauffement climatique, patiemment égrenées et efficacement illustrées (fonte des glaciers, élévation du niveau des mers, chute de la biodiversité marine…). Les effets d’emballement associés (déplacements de populations et concurrence sur les ressources, nouvelles épidémies et insécurité sanitaire, …) montrent que l’Homme ne saura pas tout diligenter et qu’il est victime d’une situation qu’il a lui-même contribué à créer puisqu’elle est inédite historiquement et prend racine dans les décennies de croissance de l’après guerre. Sursaut de mobilisation enfin lorsque Al Gore nous expose les solutions à portée de main pour renverser la vapeur.

           Ce film nous dérange-t-il au point que l’on veuille, individuellement, changer durablement les choses ? Quelles choses d’ailleurs ? Sans doute notre façon de consommer, de se loger, les politiques publiques, les stratégies d’entreprises etc… des choses à l’inertie déconcertante. Ce film participe en tout état de cause d’une insurrection des consciences à l’échelle planétaire. A ce propos on peut reprendre les écrits d'Emmanuel de Las Cases en 1823 dans un ouvrage consacré à Napoléon en exil à Ste Hélène : "Les hommes qui ont changé l'univers n'y sont jamais parevenus en gagnant des chefs ; mais toujours en remuant des masses". Certes les effets concrets du film sur le changement de l’ordre des choses énumérées précédemment sont certainement très ténus relativement à l’ampleur des dysfonctionnements et par ailleurs très difficilement observables ou quantifiables. Mais l’initiative d’Al Gore s’insère dans un foisonnement d’autres initiatives poursuivant la même finalité à l’échelle d’une entreprise, d’un quartier, d’une ville, d’une région, d’une nation etc… Paraît-il qu'Al Gore cite souvent un vers du poète Antonio Machado : « Marcheur, il n’y a pas de chemin, le chemin se construit en marchant ». La vérité qui dérange trace un bout de chemin, il ne nous télétransporte pas d’un coup et d’un seul dans le paradis d’une société humaine en symbiose avec son environnement naturel, il nous permet de nous en rapprocher et c’est déjà beaucoup. JLJ

 

 

En savoir plus!

- A lire, la dernière page d'Enjeux les Echos de juillet - août 2007 consacrée à la notion de "Changement" : un ensemble de citations sur cette notion dont celle d'Emmanuel de Las Cases. On peut retenir également celle de Jules Renard : "C'est une question de propreté : il faut changer d'avis, comme de chemise" ou celle de Molière, "Les inclinaisons naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement".

- A lire également dans Le Monde 2 du 7 juillet 2007 : Le Grand Portrait, Al Gore, et si c'était lui. p.14-19

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