Les médias et les hommes politiques

Publié le par Jérôme LJ

Les 10ème rendez-vous de l’Histoire de Blois avaient cette année pour thème « L’opinion :  information, rumeur, propagande ». Je vous propose ici le résumé d’un débat intitulé « Les médias et les hommes politiques » qui regroupait Daniel Schneidermann (journaliste – Arrêt sur Images), Elisabeth Lévy (journaliste – Le Point), Ivan Levaï (journaliste), et Christian Delporte (universitaire). 

L’un des principaux maux du journalisme politique, c’est précisément sa vision politicienne qui empêche de parler des enjeux. La couverture du monde politique est, selon Daniel Schneidermann, ancien producteur-animateur d’Arrêt sur Images, centrée sur le monde politique lui-même. Elle n’intéresse que les journalistes politiques, les hommes politiques et les étudiants en sciences politiques, qui deviendront ensuite... journalistes politiques.  Cette dimension vase-clos entretien une grande promiscuité des journalistes spécialisés. Résultat, l’information est traitée de manière excessivement homogène. Parfois même l'auto-censure est assumée pour maintenir de bonnes relations.

Autre défectuosité : le dédain naturel des journalistes français pour l’investigation d’enquête. Exemple parlant, aucun journaliste spécialiste de l’aéronautique n’avait décelé les difficultés du programme Airbus avant que celles-ci n’éclatent au grand jour. Chercher dans l’ombre pendant des mois n’intéresse malheureusement pas beaucoup de monde. Le genre noble du journalisme en France, c’est au contraire la chronique, l’exégèse des paroles du Prince.  Historiquement, le journalisme est d’ailleurs né dans l’anti-chambre de la Cour du Roi. La frontière est traditionnellement poreuse avec le monde politique. 

Le troisième travers journalistique touche à la médiocrité de l’information produite qui serait dûe à l'érosion des qualités de curiosité des journalistes. L’information est toujours davantage fabriquée à partir des sondages. Certains politiques ont les faveurs des médias uniquement parce qu’ils sont de « bons clients ».  La couverture journalistique de la campagne présidentielle s’est assimilée à une course de petits chevaux où l’énergie était mobilisée à savoir lequel prenait l’ascendant sur l’autre, au détriment bien sûr des questionnements de fond sur les programmes politiques. 

Pour autant, les journalistes doivent-ils être considérés comme seuls et uniques responsables de la qualité jugée médiocre de leurs contributions ? Non, répond Elisabeth Lévy du journal Le Point. Les responsables politiques sont prêts à tout pour passer dans les médias : les relations de dépendance sont dans les deux sens. Il faut ensuite rajouter que l’appauvrissement du journalisme est tout autant dû au journalisme qu’à la politique elle-même ainsi qu’au public qui est davantage demandeur de détails sur la séparation conjugale à la tête de l’Etat que d’éclairages sur les enjeux sociétaux. 

Le vent du changement porté par Internet pourrait pourtant remettre en cause le système journalistique fermé que l’on vient de décrire. Le marché de l’information est à un carrefour. Jusqu’à présent, il était en fait très protectionniste : sur le plan national on n’avait le choix qu’entre des produits nationaux, la promiscuité des journalistes privilégiait un traitement homogène de l’information. Internet marque brutalement l’entrée dans un marché totalement ouvert. Les médias indépendants se multiplient, le citoyen commente lui-même les événements. C’est une grande chance pour que sautent les verrous qui corsètent l'information. Pour autant, les risques doivent être évalués. Informer est un métier qui s’acquière et se pratique avec les précautions qui s’imposent. Il n'est pas anodin que le savoir-faire soit enseigné dans des écoles spécialisées sur un cyle de trois années. Entre intox et vérité, rumeur et information fondée, les citoyens doivent aisément opérer la distinction. Le journaliste Ivan Levaï met en garde : attention à la grande poubelle qui mêle le bon grain et l’ivraie ! La multiplicité des opinions exprimées peut tuer l’opinion elle-même : quel média sera en mesure de donner autant de résonnance à un texte, à un cri du coeur que le journal l’Aurore le fit lorsqu’il publia le « J’accuse » d’Emile Zola ? Internet peut-il être réellement un outil de partage de l’information quand, de plus en plus, on pressent qu’il puisse accroître les capacités des plus diplômés, davantage outillés pour s’approprier à plein l’outil, d’accéder à toujours plus d’information ? Pour l’universitaire Christian Delporte, à la fracture numérique aujourd’hui plus ou moins résorbée, pourrait succéder une nouvelle fracture, civique celle-là. 

Le tableau du journalisme n’étant pas considéré comme étant suffisamment noir, les intervenants ont également abordé les connivences réelles ou supposées entre le pouvoir politique et le pouvoir économique. Les responsables de groupes de presse sont à la tête de conglomérats puissants fortement dépendants de la commande publique.  Cette réalité des jeux d'acteurs contribue à ce que la profession vive dans un monde de soupçon. Daniel Schneidermann appelle au développement d'un journalisme du journalisme ! Deux jours après la révélation des délits d’initiés dans l’affaire Airbus, le Journal du Dimanche annonçait en exclusivité l’interview d’Arnaud Lagardère. Il s’y exprimait librement et y était présenté à son avantage. Il faut dire que Le Journal du Dimanche lui appartient. Le lendemain, dans Paris Match, autre journal du groupe Largardère, la livraison de l’A 380 à Singapore Airlines est présentée sur une double page. Le texte est un véritable plébycite. Deux articles, publiés dans deux médias propriétés de l'homme d'affaires, ont suffit à le réhabiliter. Internet peut faire voler tout cela en éclat, c’est une autre de ses vertus. De nombreux blogs rieurs ont ainsi réagi à ces articles dans le JDD et Paris Match et ont donc informé les citoyens du contexte de leur production.  

Avec défaitisme, Elisabeth Lévy a conclu le débat en précisant que, secteur public ou secteur privé, les journalistes fonctionnent aujourd’hui à la peur. Comme tout le monde, ils ont des charges de famille, des loyers ou leur logement à payer. Face au risque de se retrouver à la porte, l’auto-censure est assez forte. 

Connivences, auto-censure, déclin de la compétence et de la curiosité, négligence des grands enjeux… la facture est lourde pour le journalisme. Il trouve en Internet le moyen de se renouveler mais Internet offre-t-il dès aujourd’hui toutes les garanties nécessaires à la production d’une information fiable et non partisane ? Sur la traditionnelle question de l’objectivité, Elisabeth Lévy a trouvé la réponse : résoudre le problème de l’objectivité, c’est assumer qu'on ne l’est pas ! 

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