Disgressions d'un naturaliste

Publié le par Jérôme LJ

J’ai assisté, jeudi 6 décembre, à une conférence donnée par Jean Marie Pelt, naturaliste, Président de l’Institut Européen d’Ecologie. Il remplit pour moi parfaitement son rôle de « sachant ».  Sa responsabilité fondamentale n’est pas tant de savoir (cela n’engage que lui et sa capacité à maintenir sa passion vivace) que de communiquer avec enthousiasme, pédagogie et conviction les enjeux qu’il considère incontournable de faire partager. A renfort d’anecdotes et de résultats d’études récents tout à fait pertinents, il a su captiver son auditoire sur la problématique écologique. 

 

Changements

Jusqu’à présent, chaque génération pensait pour elle-même et pas pour les générations suivantes. Lorsqu’on réfléchi à l’avenir du nouveau né, on expérimente un type de solidarité totalement inédit puisque tourné vers le futur. Ce nouveau né sera-t-il plus heureux que nous le sommes ? Pas sûr, estime Jean Marie Pelt. On peut ne pas être heureux uniquement lorsque les besoins alimentaires ne sont pas satisfaits. Lorsqu’ils le sont, le bonheur dépend d’autre chose que du progrès.   Le progrès… Il est la manifestation d’un emballement là encore inédit dans l’histoire de l’humanité. Jamais les choses n’ont évolué à une telle vitesse et dans un sens aussi regrettable. La nature est considérée comme un réservoir que nous vidons et un dépotoir que nous remplissons. La prise de conscience s’amorce. Peut-être est-ce parce que chacun d’entre nous se rend compte que quelque chose bouge dans le climat. Et puis notre pouvoir d’achat, très choyé en ce moment au moins dans les discours, ne se plaindra pas des combustibles que l’on va moins consommer en achetant des voitures moins gourmandes, en isolant mieux nos maisons. Il est difficile de ne pas voir le mariage de raison entre écologie et économie. Les perspectives d’émergence de nouveaux emplois non délocalisables font l’objet d’articles nombreux.

Les conséquences du réchauffement : comme un coup de pied aux fesses  

Mais alors, le réchauffement serait une bonne chose ? La réponse se trouve dans la manière, faussement crédule, avec laquelle la naturaliste pose la question.  L’Homme, paradoxalement au regard de sa maîtrise apparente du cours du monde, n’est pas moins vulnérable que les espèces animales et végétales. La vie survivra là où l’Homme disparaîtra. Des centaines de millions de personnes pâtiront de la montée de 50cm du niveau des mers. Des individus météosensibles sont contraints de fuir les canicules d’Australie pour ne pas succomber du cœur. Les réfugiés climatiques seront une nouvelle cause majeure de migrations. Les abeilles se portent mal. Affamées par le déclin des fleurs sauvages et le développement de la monoculture, parasitées par un acarien, intoxiquées par les pesticides, concurrencées par un frelon venu de Chine, déboussolées par les ondes des téléphones portables (elles ne parviendraient plus à retrouver leur chemin), elles courent un réel risque de disparition. Sans ces pollinisatrices, comment pourrons-nous encore cultiver les précieux fruits qui nous apportent les nutriments essentiels pour lutter contre les maladies dégénératives (alsalhmer, cancer, parkinson…). On est sensible aux abeilles parce qu’elles nous sont proches mais de nombreuses autres espèces sont concernées, et peut-être n’aurons nous pas même le temps de démontrer leur utilité…

Les pesticides féminisent la nature

Jean Marie Pelt fait état de recherches récentes concernant les pesticides. Les molécules chimiques provoqueraient une féminisation de la nature. Il a été observé que les alligators mâles de Floride n’avaient aucun appétit pour les femelles, que par ailleurs leur sexe s’été réduit. Résultat, le nombre de bébés décroît. Un cas analogue a été démontré avec les goélands. Parfois, deux femelles couvaient le même nit, aucun poussin ne sortait des œufs. Ces espèces vivent sur des zones marécageuses arrosées de pesticides. Dans la Seine, un poisson sur deux est transsexuel. L’Homme, bien sûr, n’est pas épargné par les externalités négatives (doux euphémisme) de l’usage des pesticides. Dès 1992, une étude sur le sperme de jeunes hommes danois a montré qu’il contenait 50% de spermatozoïdes en moins que celui de leurs pères. La stérilité masculine augmente de manière très rapide, accompagnée de malformations de l’appareil génital.

L’ancienne marginale appelée à la rescousse

L’agriculture biologique est appelée à la rescousse. Longtemps raillée sur son incapacité supposée à nourrir l’humanité, elle fait aujourd’hui l’objet de toutes les attentions. Un rapport très récent de la FAO a démontré qu’elle pouvait, associée à une modification des pratiques agricoles (semi direct par exemple), alimenter les 9 milliards d’êtres humains que nous serons en 2050. En Suisse, la laboratoire cantonal de Genève a mis en évidence, sur 20 fruits conventionnels analysés, la présence systématique de pesticides dans chacun d’eux tandis qu’aucun résidu n’était décelé dans 20 autres fruits issus de l’agriculture biologique. Manger bio ne serait pas plus cher si, parallèlement, on modifiait sensiblement nos habitudes alimentaires, notamment en remplaçant une partie de la viande par des légumineuses. Cette modification alimentairee aurait par ailleurs pour bénéfice essentielle de réduire notre emprunte écologique car pour produire 1 kilo de viande, il faut 18 kilos de végétaux. Pourtant, avec simplement 1% de la surface agricole utile consacrée au mode de production agricole biologique, la France est très en retard. Longtemps les pionniers de cette agriculture furent très injustement catégorisés parmi les marginaux. Paradoxalement, c'est au moment où le caractère visionnaire de leur engagement est enfin reconnu que les principes fondateurs de l'agriculture biologique semblent devoir leur échapper. L'Union Européenne pourrait, en effet, réduire les exigences du cahier des charges défini au niveau européen en autorisant, dans certaines conditions, l'emploi de produits chimiques de synthèse.  

Volonté, solidarité, amour : antidotes à l’hyper-compétition

Il existe un ensemble d’initiatives exemplaires dans le domaine du développement durable et lorsque cela marche, c’est souvent qu’un homme ou une équipe motivés s’investissent, portent la novation, tissent des liens. Cette idée, fondamentale, de volonté est un des piliers du changement qui doit s’amorcer. La solidarité est un autre de ces piliers. La notion est beaucoup moins usitée que celle de croissance. C’est culturel, on le doit à Darwin au XIXème. On a retenu de lui sa description très pessimiste de la nature, dominée par la loi du plus fort, par la compétition. Cette description a été décalquée ensuite sur les sociétés humaines. Marx a théorisé la lutte des classes. La concurrence est une notion fondatrice du monde économie. Pourtant, Darwin, devenu vieux, avait aussi démontré les relations d’altruisme dans la nature, les coopérations, les symbioses, le mutualisme… mais on ne l’écoutait plus ! La société, aujourd’hui, est de plus en plus compétitive, dure. Benoît XVI est plus dur que son prédécesseur, Poutine est plus dur qu’Eltsine. Les fourchettes de salaires, dans tous les pays développés, s’élargissent toujours davantage. Sans injection de solidarité et de coopération, le risque, prévient Jean Marie Pelt, est celui de la guerre. Il raconte les peurs de son ami Théodore Monod. S’inquiétant profondément de l’agressivité des hommes, il disait qu’une espèce comme cela n’avait pas d’avenir. Qui plus est, nous sommes la première génération qui avons les moyens de tout détruire. De toute évidence c'est un impératif que de changer nos modes de relation hyper-agressifs et hyper-compétitifs. On a connu le communisme, le libéralisme, le socialisme, le capitalisme, la génération suivante ne pourrait-elle pas être celle de l’Amour ?  « Fais aux autres ce que tu voudrais qu’ils te fassent » disait un vieil adage hindou.

Science sèche, course au savoir pointu

Qui doit incarner ces messages ? Les sages, bizarrement, se font rares. On n’entend plus le mot « savant », on lui préfère ceux de « chercheur » ou de « scientifique ». Le naturaliste est une autre espèce menacée. Un étudiant en biologie n’a pas d’avenir s’il ne s’engage pas dans la biologie moléculaire. Saurait-il reconnaître un coquelicot ? Rien n’est moins sur.  On ne demande pas d’avoir une immense culture et un savoir universel. Pour faire progresser le savoir aujourd’hui, il faut être extrêmement pointu. La science est sèche, déplore Jean Marie Pelt. Elle n’a pas à se préoccuper des questions du sens, des valeurs éthiques et morales. La science, c’est très limitativement, accumuler plus de savoir. On doit s’interroger là-dessus ! Un chercheur est-il un homme complet ?

Dénutrition intellectuelle, communication effrénée

On a donc des universitaires pointus et cloisonnés. A l’autre extrême, de nombreux jeunes sont intellectuellement dénutris, non pas parce qu’ils n’ont pas faim mais parce qu’on ne les nourri pas ! La communication a remplacé la communion. Nous sommes submergés par le monde de la technique jusqu’à nous habituer à devenir les robots de nos robots, jusqu’à jouer avec les plus sombres suspicions. Une étude suédoise de novembre dernier montre ainsi que les personnes qui passent une heure par jour au téléphone portable ont 2,5 fois plus de (mal)chance de développer une tumeur au cerveau que celles qui ne l’utilisent pas.

Regagnant seul ma voiture sous la pluie battante et dans la nuit tourangelle, je cheminais avec l’énergie du moment intellectuel prolifique que je venais de connaître. Je me demandais comment je pourrais, de manière très pragmatique,  convertir cette énergie en actes concrets bénéficiant à la planète et donc indirectement à celui et celle que je croisais dans la rue. Etant donné ma relation au quotidien avec ceux, élus, qui peuvent changer les choses, je me disais que j’avais une responsabilité particulière. Vais-je être à la hauteur de l’enjeu ?

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